La situation du Loup dans le Jura suisse vue par un berger

Dans le cadre de mon travail à la Fondation Jean-Marc Landry, j’ai parfois l’occasion d’opérer des surveillances d’urgence sur les alpages du Jura pour venir en aide aux éleveurs en cas de prédation sur leur troupeau. 

Nous intervenons alors en support d’OPPAL, qui entre en jeu dans des conditions particulières, ce qui laisse parfois un lapse de temps critique durant lequel le troupeau est vulnérable, avant qu’une surveillance stable puisse être mise en place.   

Il y a quelques jours, nous sommes montés, une collègue et moi, vers Saint-Cergues pour venir soulager le berger, qui avait subi deux prédations la semaine précédente. Je tenais à partager son témoignage, qui reflète bien les enjeux actuels du monde pastoral. 

À notre arrivée, l’agacement et la fatigue sont palpables. Le septuagénaire nous explique qu’un veau a été tué la veille à une cinquantaine de mètres du chalet dans lequel il dormait. Sous la pluie battante il nous raconte son sentiment d’impuissance face à une menace difficile à cerner et qui peut venir de partout. La colère atteint son paroxysme lorsqu’un animal attaqué n’est pas retrouvé. Dans ces cas-là, nous dit-il, il est impossible de prouver la responsabilité du prédateur et l’animal n’est pas indemnisé. 

Bien qu’il ne nous la partage pas directement, on sent la pression qui lui est mise par le propriétaire des vaches allaitantes dont il prend soin. Même si ce n’est pas toujours explicite, la responsabilité des pertes incombe souvent au berger ou à la bergère, ce qui s’ajoute à l’épuisement que provoquent les heures de travail supplémentaires. 

Même si la problématique du loup le touche particulièrement et représente pour lui une charge de travail en plus, le réchauffement climatique est un enjeu plus grand selon lui. Les irrégularités météorologiques causées par la déstabilisation du climat se font ressentir directement sur le terrain.

Le bulletin climatologique publié par MétéoSuisse pour le mois de juin de cette année est formel : l’écart est de 3,8ºC supérieur à la moyenne pour la période de référence 1991-2020. En l’occurrence ce mois de juin particulièrement chaud a desséché les pâtures et stoppé la croissance des graminées. À l’inverse, les pluies intenses et prolongées du mois de juillet ont été trop brusques pour permettre aux sols une infiltration régulière, ce qui a provoqué une forte érosion des surfaces de pâturages. 

Par conséquent, le berger qui doit créer un parc de nuit d’un demi-hectare pour y mettre ses 90 bêtes durant la nuit voit son champ passer du vert au brun ; en quelques jours, c’est le règne de la boue qui s’installe. Et ceci sans compter les exigences légales concernant la charge maximale de bétail autorisée par l’OSAV

Ce sont souvent les détenteurs des animaux de rente que l’on entend s’exprimer au sujet du loup. Pourtant, les contraintes pèsent en réalité sur les bergers, dont les conditions de travail sont déjà très difficiles. Par exemple, si l’on en croit les statistiques de Herdenschutz Schweiz et les règles édictées par l’Union Suisse des Paysans, le salaire horaire d’un berger ou d’une bergère tourne autour des CHF 20.-/h.

Ces personnes, qui donnent leur vie pour la montagne et les troupeaux, bénéficient en réalité de très peu de considération de la part des syndicats d’éleveurs, mais aussi de la population en général, qui, loin du terrain – ou tenue volontairement à l’écart de ces problématiques –  peine parfois à comprendre la situation. Ce sont pourtant nos comportements d’achats qui déterminent (indirectement ou non) la rémunération des employés agricoles. Il est temps de comprendre que les difficultés que traverse le monde agricole a des causes multiples, sur lesquelles nous pouvons agir en tant que citoyen. 

Pour conclure sur une note positive, je tiens à rappeler ces données encourageantes : le nombre d’attaques est globalement en baisse depuis 2023 en Suisse et le nombre d’attaque par loup diminue aussi. Les chiffres proviennent de la KORA et des Service de la faune et de la Chasse des cantons de Glaris, St-Gall, Vaud, Valais, Tessin et des Grisons ainsi que d’un calcul effectué par le WWF Suisse

Il est encore tôt pour tirer des conclusions claires de ces informations mais il semblerait que le taux de saturation du milieu pour l’espèce Canis lupus commence à être atteint dans certaines régions et que les mesures de protection ont une réelle efficacité. A nous de transformer cet espoir en en exemple de cohabitation entre les humains et les autres espèces qui l’entourent.

Bibliographie

  • Protection des troupeaux, Agridea. Bergers et bergères – rôle, coûts et financement. Programme national de protection des troupeaux. 
  • Chapron, G., Duchamp, C., & Marboutin, E. (2024). Estimating the effective size of European wolf populations. ResearchGate.
  • WWF Suisse. (2023, 26 décembre). Bilan des attaques de loups en Suisse 2023
  • Office fédéral de l’environnement (OFEV). (2023, 1er décembre). Le Conseil fédéral adapte la régulation du loup
  • KORA. (n.d.). Wolf – Abundance

Source des images : 

  • Emma Zeitoun, Roman Monnier
  • Wikimedia Commons (Clame Reporter)